La création hypermédiatique: des ritualités alternatives pour gérer les morts violentes

Bloc Presentation

… chè s'approccia

la riviera del sangue, in la qual bolle

quai che per violenza in altrui noccia.

 

... car voici que s’approche

la rivière de sang dans laquelle bout

quiconque par violence nuit à autrui.
 

Dante, Inferno, canto XII (v. 46-48)

Si le propre de l’humanité est d’enterrer ses morts, c’est qu’elle est aussi la seule espèce vivante à la symboliser. De tout temps, par une gestuelle, des phrases, des images, des sonorités choisies, l’être humain transforme le cadavre-objet en défunt et gère la douloureuse question de la mortalité. Le besoin d’un lieu et d’un temps dévolus à la gestion de la mort, inséparable de la nécessité d’une interrogation sur le sens, caractérise l’espèce humaine et a généré diverses formes rituelles, tantôt institutionnalisées, tantôt sauvages, mais toujours liées au désir de porter collectivement la réalité de la mort. Les créations hypermédiatiques jouent aussi leur rôle dans ce processus, comme en témoigne cette livraison de BleuOrange consacrée aux morts violentes.

La littérature hypermédiatique se situe à cet égard au point de convergence de deux dynamiques. D’une part, les lettres et les arts ont de tout temps permis la gestion de ce qui n’est pas nécessairement pris en charge par l’institution lors des cérémonies officielles des funérailles ou des cérémonies commémoratives, qui compriment souvent l’émotion individuelle dans des cadres de rationalité, voire de bureaucratisation de la mort, en particulier par un compartimentage du temps. D’autre part, dès son invention, le médium informatique a été le lieu d’initiatives concurrentes aux rites mortuaires institués pour instaurer des ritualités parallèles, directement gérées par les endeuillés dans le cyberespace qui leur est familier au quotidien; ainsi sont apparus les cimetières virtuels (le premier étant The World Wide Cemetery de Michael Kibbee en 1995, www.cemetery.org), les sites commémoratifs, et des pages spécifiques sur les réseaux sociaux comme Facebook ou Myspace.

La création sur support numérique offre, par comparaison aux textes imprimés ou aux œuvres d’art traditionnelles, la possibilité de répondre à deux désirs fondamentaux à l’égard de la gestion de la mort: d’une part la personnalisation des rites mortuaires contre le «prêt-à-enterrer» des entreprises funéraires (Roberge, 2015, p. 183), et d’autre part, le souci d’une publicisation caractéristique de l’acception actuelle du communautaire (Heinich, 2012). En effet, dans le cadre des écrits d’écran, «l’activité rituelle traverse alors la sphère privée aussi bien que la sphère publique» (Gamba, 2015, p. 209). Car la particularité du fonctionnement numérique est que la socialisation peut y fonctionner bottom up: les besoins individuels peuvent y croiser les préoccupations collectives; ils naissent de manière singulière et s’agrègent ensuite virtuellement autour de valeurs partagées.

Tel est le but atteint par les quatre créations de ce dossier, qui chacune à sa manière propre, abordent la violence de la mort tout en proposant un discours commun sur la difficulté du deuil, et tissent à cet égard un lien particulier entre morts et vivants.

Remembering the Dead, de John Barber, accomplit un geste de commémoration funèbre en faisant apparaître, auditivement et visuellement, les noms de morts tués par balles en Amérique durant les années 2015 et 2016. Cette liste sera malheureusement mise à jour. Non pas les morts accidentelles ni les suicides, mais les homicides intentionnels, dont il note la date, le lieu, et l’identité de la victime. Œuvre de souvenir, ce travail propose une stratégie d’extension de la mémoire, une sorte de mémorial indéfiniment offert à sa réactualisation à chaque nouvelle visite du site par un internaute. Les modalités peuvent faire songer aux pratiques traditionnellement liées aux hommages aux soldats morts en guerre. Ainsi le rituel du Last Post (le dernier appel) qui se déroule quotidiennement sous les voûtes de la Porte de Menin à Ypres, recouvertes des noms des soldats; ou les Livres du Souvenir conservés dans la Tour de la Paix du Parlement à Ottawa, qui renferme les noms des 66 655 personnes qui ont perdu la vie au cours de la Première Guerre mondiale, et de 44 893 victimes de la Seconde Guerre mondiale. Une page de ces livres est tournée chaque jour. Les Archives nationales françaises ont ainsi récemment mis en ligne les recensements des victimes du conflit réalisés pour chaque commune après la guerre. On peut aussi penser au mur des Noms de Jérusalem, sur lequel sont gravées les identités de 76 000 Juifs déportés dans le cadre du plan nazi d'extermination. On peut aussi songer au «patchwork de noms», un rite apparu en 1987 dans la communauté gay de San Francisco pour se souvenir des morts du sida (les endeuillés fabriquent un patchwork commun avec des carrés d’étoffe qui portent le nom de leurs morts, qui est ensuite exposé lors de la journée mondiale du sida, et diffusé sur internet (www.aidsquilt.org).

Le point commun entre ces commémorations officielles et le travail de Barber réside dans l’appel à la conscientisation du désastre humain de par le seul effet statistique: aux États-Unis, les morts par balles sont aussi nombreuses que celles liés aux accidents automobiles, soit environ 30 000 par an; rien que le jour de Noël 2015, 37 personnes ont été tuées intentionnellement. Avec pour conséquence l’appel à un système de valeurs, une invitation explicite à la tolérance, et implicite à considérer ce que la vie humaine a de sacré. Mais Remembering the Dead offre aussi tout autre chose, à savoir l’interpellation personnelle de chacun: combien de temps sommes-nous disposés à consacrer à ce travail mémorial, qui s’interrompt lorsque l’internaute en décide, laissant dans l’ombre et dans l’oubli des milliers d’individus sacrifiés? Interrompant le cérémonial du souvenir, l’internaute contribue lui-même virtuellement à l’effacement, à la néantisation des victimes; peut-il dès lors blâmer l’indifférence des politiques à la violence réelle?

Paroles gelées propose également, pour sa part, une responsabilisation de l’usager, cette fois sous une forme ludique. Tout part d’une allusion littéraire, à savoir un épisode du Quart-livre de Rabelais qui raconte qu’à l’issue de la bataille entre les Arismapiens et les Nephelibates, les bruits du combat ont gelé dans l’air, et que ce n’est qu’à la saison du redoux qu’ils ont fondu, libérant les cris des hommes et des chevaux. Françoise Chambefort réalise une animation interactive où l’internaute choisit de laisser passer ou non des bulles de couleur. S’il les touche, elles laissent éclater des fragments sonores qui témoignent de guerres et d’attentats récents. L’origine du son et la date de l’événement apparaissent furtivement sur l’écran: Birmanie mai 2012, Lybie août 2014, Syrie juillet 2015, USA décembre 2015, Belgique mars 2016, etc. Outre le côté mémoriel et la conscientisation de la puissance de la violence dans l’horizon contemporain, on active ici la perception de sa permanence ininterrompue depuis le XVIe siècle, qui fait de l’internaute un proche de Rabelais (avec pour corollaire la valorisation de la littérature qui transcende les époques). Et c’est par assimilation à une structure ludique (un jeu de capture de balles) que l’internaute est interpellé, car les actions qu’il va poser seront chargées de sens: jusqu’où peut-il tolérer de faire intervenir dans son propre espace les traces de tragédies qui déchirent le monde? Aucun de ses gestes ne pourra être innocent. Les Paroles gelées font de lui un être impliqué.

Les rites de mort sont le propre des survivants et s’adressent à eux autant, sinon davantage, qu’aux disparus. Pierre Baudry fait remarquer à cet égard que la tendance actuelle est plutôt la «retenue» du défunt auprès de soi que la séparation (Baudry, 1995, p. 20). En ce sens, Summertine tristesse de Marie Darsigny et this is how you will die de Jason Nelson opèrent tous deux un exercice de familiarisation avec la mort par euphémisation. La première propose un montage qui repose sur le recyclage de traces mémorielles, prônant la non-clôture des objets culturels et leur relance indéfinie possible; le second engage à la simulation de la mort de soi. Dans les deux cas, ce qui est en jeu est la transgression virtuelle des limites du temps et de l’espace qu’autorise le cyberespace.

Ces différentes créations hypermédiatiques sont autant de propositions en décalage des modes habituels du rapport commémoratif à la mort. Elles se distinguent de la littérature, et des Tombeaux littéraires entre autres (Watthee-Delmotte, 2012), de par leur dimension procédurale: l’internaute est appelé à prendre une part active au travail de mémoire et c’est très concrètement, par les gestes qu’il pose, qu’il prend part à l’élaboration du sens. À la fois seul devant l’écran, responsable de ses gestes de lecture, il est aussi connecté à une communauté virtuelle d’endeuillés dans laquelle il est appelé à se situer sur le plan axiologique: quelle place décide-t-il d’accorder aux victimes de morts violentes? Quelles valeurs met-il lui-même en œuvre? Ainsi la lecture de ces œuvres n’est pas neutre, mais symboliquement chargée, car elle participe aux ritualités alternatives qu’offre l’espace hypermédiatique dans la gestion de la question séculaire des morts violentes.

Myriam Watthee-Delmotte

Directrice de recherches du FNRS

Professeur à l’Université catholique de Louvain

Membre de l’Académie royale de Belgique

 

Bibliographie

Baudry, Patrick, «Devant le cadavre», dans Religiologiques n°12, 1995, pp. 19-29.

Gamba, Fiorenza, «La personnalisation numérique des nouveaux rituels funèbres», dans Jeffrey, Denis & Cardita, Angelo, La fabrication des rites, Québec, Presses de l’université Laval, 2015, pp. 195-212.

Heinich, Nathalie, De la visibilité: Excellence et singularité en régime médiatique, Paris Nrf/Gallimard, 2012.

Roberge, Martine, «Autopsie des rites funéraires contemporains: une tendance à la re-ritualisation», dans Jeffrey, Denis & Cardita, Angelo, La fabrication des rites, Québec, Presses de l’université Laval, 2015, pp. 179-194.

Watthee-Delmotte, Myriam, «Les tombeaux littéraires. Du rite au texte», dans Esthétique et spiritualité 2: Circulation des modèles européens, sous la direction de Decharneux B., Maignant C. et Watthee-Delmotte M., Fernelmont, E.M.E., 2012, pp. 289-306.

Myriam Watthee-Delmotte
Collaboration spéciale
Bruxelles, Belgique